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Aux prises avec le lâcher prise

14 octobre 2010

 

Une expression revient fréquemment dans les répétitions et cours de théâtre: le lâcher prise. Une expression clé, à laquelle vous finissez par penser tout le temps, refusant donc de lâcher prise sur la question du lâcher prise.

Ce petit billet est une commande d’un comédien de la troupe avec lequel nous avons du nous prêter à un exercice sur ce thème, non sans peine. Mais d’abord: qu’est-ce que le lâcher prise? La notion peut paraître floue. Dans un dico on trouvera « fait de prendre de la distance avec ce qui est source de stress ». Facile à dire. La chroniqueuse qui citait cette définition en a donné un élargissement particulièrement intéressant dans un article de La Tribune (à lire ici), qui mérite grande attention – rien d’artistique dans ce journal et pourtant cette chronique s’adressant aux cadres est précieuse pour un comédien. Le lâcher prise serait « comprendre qu’il y a une certaine vertu et un apaisement à prendre les aléas de la vie, mais aussi les joies comme elles nous viennent » car « ce n’est pas la réalité qui créer notre mal-être. C’est notre interprétation ». En conclusion, c’est « essayer de laisser advenir, de renoncer à la tentation du contrôle, perdre de vue nos préoccupations habituelles, nos certitudes, changer de façon de penser, d’appréhender le monde et les autres ».

Transposé à la scène, ce serait accepter ses émotions, ses sensations, ce qui vient de la chair. Les recevoir pour les donner. Laisser sortir l’amour, la colère, la tristesse, la surprise; libéré de la peur que cela suscite de les ressentir. Avoir le droit de ne pas tout maîtriser. Mais tout en maîtrisant cet abandon, puisqu’il y a dans le jeu un objectif, une tension dramatique – et oui, rien n’est simple.

Puis il y a une mise à nu dans tout cela et on ne veut pas non plus s’offrir comme ça. Puis une question de tempérament. Des gens qui ne s’énervent jamais. Comme nous 2 pauvres comédiens qui essayions vainement de nous mettre en colère contre la metteuse en scène qui nous provoquait dans des improvisations sur la dispute. Et qui finissait par être plus énervée que nous à nous voir dans l’impossibilité de ressentir et laisser sortir de la colère,  dans cette sérénité réelle ou contrainte par un verrouillage des émotions…

Alors comment faire. Travailler sur les images ou pensées qui suscitent l’émotion, développer son imagination pour se mettre le plus concrètement dans une situation? C’est indispensable, mais même quand l’émotion est là il faut savoir l’étendre, jouer avec.

Le lâcher prise est sans doute un travail perpétuel, une problématique qui se pose en permanence et à laquelle ce modeste billet ne peut sans doute pas apporter de réponse définitive. Mais il y a une question qui peut aider: « Que peut-il arriver de pire? ». Va-t-on tomber raide sur scène après une scène de ménage? Rester rouge toute sa vie après une explosion de joie? Devoir se faire opérer des canaux lacrymaux après avoir pleuré comme une madeleine? Pourquoi sommes-nous si attachés à contrôler? Avons-nous si peur de ne pas gérer nos limites qu’on les pose trop tôt?

Un de mes profs disait récemment que le comédien avait du plaisir à jouer la souffrance, qu’il ne fallait pas croire que jouer c’était sérieux. Faut-il sortir de l’esprit judéo-chrétien et d’expériences personnelles passées pour se défaire de la culpabilité du plaisir?

En tout cas après la répétition, nous sommes allés prendre un verre dans un bar qui diffusait I don’t blame you, de Cat Power. Une chanson absolument magnifique, idéale pour méditer sur le lâcher prise et ensuite…ne plus y penser.

Le désaccord du corps

21 septembre 2010

C’est la reprise des répétitions pour l’Eboule Totale Compagnie. Après Cinq filles couleur pêche, place à L’île des chèvres. Dans cette pièce, chacun a ses secrets, mais parfois, l’espace d’un instant, la vérité transparaît à travers quelque chose que les personnages ne parviennent pas toujours à contrôler : leur corps.

Il n’en faut pas plus pour trouver prétexte à un exercice…qui rend chèvre : s’efforcer dans un dialogue à dire l’inverse de ce que son corps exprime. Ou plutôt à faire dire à son corps l’inverse de ce que l’on dit. Bref : oublier le sens des mots pour que ça soit le corps qui parle.

Exemple appliqué dans l’exercice : une scène entre deux protagonistes où le premier est amoureux du second, qui ne l’aime pas. L’amoureux doit faire sa déclaration avec les mots les plus tendres possibles tandis que son corps doit exprimer le rejet le plus profond. A l’inverse, l’aimé qui n’aime pas doit dire l’impossibilité de la relation tandis que son corps doit exprimer l’attirance la plus absolue. C’est dire je t’aime en repoussant l’autre le plus loin possible de la salle tandis qu’il vous dit qu’il vous déteste en vous prenant dans ses bras. Les deux comédiens se prêtant à l’exercice – ressemblent, certes, à des personnes ayant perdu tout sens commun – mais surtout s’aperçoivent qu’ils finissent par oublier complètement ce qu’ils disent textuellement, et que les mots n’ont plus d’importance. Ceux-ci  s’effacent pour laisser place à l’idée manifestée par les gestes et l’expression corporelle.

Excellent entrainement donc, pour se rappeler qu’au théâtre, c’est le corps et non le texte qui a le dernier mot.

L’exercice est évidemment à garder pour la scène.  Dans la vie, pour votre bien-être et celui de vos interlocuteurs, il vaut mieux que le corps soit…en accord avec le cœur.