Archive pour avril 2010

Parler sans rien dire

12 avril 2010

Quand on commence le théâtre, on est, souvent, profondément attaché aux mots. On est tombé un peu amoureux d’eux alors on ne veut pas les quitter comme ça…Puis on glisse petit à petit vers une séparation salvatrice : on apprend à parler sans les utiliser.

Le « langage imaginaire » est alors un outil plus que précieux pour les comédiens. Il consiste à n’utiliser que des syllabes ou des onomatopées pour parler et faire semblant de dire quelque chose qui a un sens – mais en fait quand vous l’utilisez vous ressemblez à un échappé d’asile ou à un voyageur d’une contrée lointaine où les habitants parlent un mélange de japonais, africain et russe…

Lors d’une dernière répétition de Cinq filles couleur pêche, nous avons utilisé ce « langage inventé » pour apprendre à libérer les corps, parfois trop figés sur scène. Contrainte de l’exercice: devoir exprimer une attitude en utilisant uniquement cette façon de « communiquer ».

Deux comédiens doivent alors se parler en langage imaginaire. Le premier (A) raconte un problème à son interlocuteur (B), qui doit tour à tour exprimer :

le jugement positif: B soutient A dans ses propos, il adhère à ce qu’il lui explique et trouve que A a très bien réagi dans la situation expliquée, dans l’esprit What a wonderful world.

le jugement négatif: B n’est absolument pas d’accord avec A et estime que son attitude mérite réprobation, dans l’esprit remix d’Amy Winehouse: I know you’re no good.

l’écoute contrainte : B écoute ce que lui raconte A parce qu’il l’aime beaucoup, mais vraiment, au fond, ça l’intéresse autant qu’une émission Chasse et Pêche sur l’enfumage des terriers…

– l’écoute attentive et curieuse: B est complètement fasciné parce que ce que A lui raconte et veut connaître les moindres détails de l’histoire évoquée, de l’heure du RDV à la couleur de la moquette.

l’empathie: B comprend parfaitement ce que A lui raconte, il parvient à se mettre à sa place et à ressentir ce que B lui fait partager. On rêve tous d’amis comme ça.

l’interprétation: B « joue les psys » et explique à  A d’où vient son problème, façon Freud et Dolto réunis. 

L’utilisation du langage imaginaire dans toutes ces situations produit l’effet escompté: comme l’esprit se libère de la contrainte du sens et ne peut plus s’appuyer sur les mots pour exprimer un ressenti, tout bascule sur le corps. Puisque l’on ne peut plus se rattacher au langage concret pour manifester son émotion ou son intention, on utilise des roues de secours qui sont pourtant essentielles dans le jeu : le regard, les gestes et la position des mains ou des bras, le sourire, la posture, etc. .

Les transports sont en grève? Vous y allez à pied ou en vélo, l’important c’est d’arriver à destination. L’on réagit un peu pareil pour s’exprimer.

Une fois le corps libéré, il doit apprendre à fonctionner de la même façon quand il s’associe au langage « réel ». L’avantage de ce genre d’exercice est qu’une fois que le corps a franchi un cap, il le garde en mémoire.

Tout ça est finalement une  nouvelle occasion, et assez ludique en plus, de réfléchir à « ce que parler veut dire »…

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